BIG SUR de Jack KEROUAC
L’adaptation au cinéma, par le réalisateur Walter Salles, du roman de Jack Kerouac, Sur la route, est l’occasion de s’intéresser à un pan moins connu de l’œuvre de Kerouac qui s’inscrit pourtant dans le même projet littéraire. Sur la route n’est en effet que l’un des 14 romans qui composent ce que Kerouac a appelé La légende de Duluoz. Son ambition était de réunir ces 14 romans, d’harmoniser les noms des personnages récurrents qui changent d’un roman à l’autre, pour construire un vaste ensemble sur le modèle de La recherche du Temps perdu de Marcel Proust. Il disparut avant.
La lecture de Big Sur, avant-dernier roman de La légende de Duluoz, est intéressante car son histoire se situe une quinzaine d’année après la fin de Sur la Route, qui se déroulait dans la deuxième moitié des années 40. La comparaison pourrait paraître audacieuse, mais Big Sur est à Sur la route e que Vingt après est à Les trois mousquetaires. Plus qu’une évolution, une rupture s’est opérée dans le caractère des personnages, dans leurs relations entre eux et dans leur rapport au monde.
De Sur la Route, il ne reste que les doubles romanesques de Jack Kerouac et de Neal Cassady. Sal Paradise (double de Jack Kerouac) est devenu Jack Duluoz. Dean Moriarty (double de Neal Cassady) est devenu Cody Pomeray .
Dans Big Sur, Jack Duluoz est un roi des beatniks au bout du rouleau. Il a sombré dans l’alcoolisme et se considère avec lucidité comme un ivrogne. S’alimenter est superflu et le delirium tremens n’a aucun secret pour lui, comme le montre la description détaillée qu’il en donne. L’enthousiasme d’un jeune admirateur se heurte à la dégradation physique et psychologique de Duluoz. Il refuse une simple marche, lui qui traversa les Etats-Unis de New-York à San Francisco. Autre signe d’usure de son souffle beat, pour faire le voyage vers Big Sur, Californie, il se félicite au début du roman d’avoir opté pour le bateau et son confort.
Quant à Cody Pomeray, le frénétique Dean Moriarty de Sur la route, Jack Duluoz le retrouve assagi. Certes, ses finances sont toujours précaires et son goût pour les femmes ne s’est pas altéré. Reprenant un schéma habituel de Sur la route, il entretient une relation avec "une petite". Sa femme Evelyn, qui jadis faisait ménage à trois avec Jack et Cody (et avec laquelle ce dernier a des enfants, comme avec tant d’autres), l’attend en sachant très bien où il est. Malgré ces incartades, Cody ne s’inscrit plus dans le mouvement et le discours perpétuels. Il a passé deux nouvelles années en prison et apprécie désormais de rester chez lui, devant un échiquier.
Le jazz, omniprésent dans Sur la route, ne fait ici l’objet que d’une vague conversation. Le mouvement, essence même de Sur la route, se réduit à des aller-retours entre la cabane sur la plage de Big Sur et les appartements des amis de Jack, à San Francisco. Big Sur est davantage un voyage intérieur, un voyage introspectif effectué par Jack qui lutte contre la démence, celle provoquée par l’alcool et, croit-il, les personnes qui l’entourent, ainsi que la mer, la falaise et la route qui surplombe Big Sur.
L’absence du jazz, les mouvements restreints, les interrogations de Jack sur lui-même, son constant état d’ébriété, sinon affectent, du moins influencent le style et le rythme du roman. Big Sur n’offre pas l’écriture déliée et spontanée de Sur la route.
Kerouac a-t-il perdu le souffle de son écriture en même temps que son goût pour les grands espaces, ou bien a-t-il sciemment abîmé son écriture pour illustrer les abîmes dans lesquelles il est plongé sur la plage de Big Sur? Reste que Big Sur apparaît comme le roman de la désillusion pour Jack Kerouac.




















