LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME de Jérôme Ferrari
Actes Sud, 202 pages
Après la lecture, affligeante, d’un recalé du Goncourt 2012, LES LISIÈRES d’Olivier Adam, j’ai misé sur un autre champion de cette rentrée littéraire, un favori du Goncourt au moment où j’écris cet article, LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME de Jérôme Ferrari.
L’histoire, paraît-il, mérite d’être lue autrement qu’au premier degré, sans quoi elle serait déprimante. Ayant déjà donné dans le bouquin déprimant avec LES LISIÈRES, je me promis de l’ignorer, ce premier degré, autant que possible.
La Corse, un village de montagne, un bar. Ce bar, depuis le départ de la serveuse, est comme frappé par une malédiction. Les gérants se suivent et mènent avec constance leur affaire à la faillite.
Deux jeunes hommes du village, Matthieu et Libero, partis à Paris étudier la philosophie, font le pari de quitter les penseurs et d’abreuver les buveurs : ils deviennent gérants du bar. Après des débuts en fanfare, de premières lézardes apparaissent. Est-ce l’annonce de leur chute ?
Il s’agit là de l’histoire principale du roman. Cependant, d’autres histoires, d’autres personnages, d’autres époques la précédent puis la morcèlent. Celle de Marcel, le grand-père de Matthieu, celle d’Aurélie, la sœur de Matthieu. À chacun son époque, à chacun ses déconvenues.
VERNIS INTELLECTUEL
Il faudrait donc lire ce roman autrement qu’au premier degré. Soit.
L’auteur, Jérôme Ferrari, agite de rouges signaux devant les yeux du lecteur. Le titre du roman, suivi d’une citation du sermon 81, paragraphe 8, de Saint Augustin. Les titres des chapitres qui, ainsi que le souligne la note finale, « proviennent des sermons d’Augustin. » La première phrase de l’incipit, en écho au sermon, qui commence par : « Comme témoignage des origines –comme témoignage de la fin [...]» Le dernier chapitre, le sermon d’Augustin comme si nous y étions.
L’éditeur, en quatrième de couverture, n’est pas en reste. Il évoque la « résonance avec le sermon par lequel saint Augustin tenta, à Hippone, de consoler ses fidèles de la fragilité des royaumes terrestres [...] »
Hélas, il faut avoir beaucoup d’imagination pour trouver quelque grain à moudre au fil de ces 202 pages. Sans la citation, les titres des chapitres, le dernier chapitre, quel lecteur aurait pensé à la prétendue résonance d’une histoire triviale, aboutissant à un fait divers, au renfort de laquelle vient une saga familiale semée d’embûches, avec le fameux sermon? Toute cette agitation autour de Saint Augustin n’est qu’un vernis intellectuel, une posture en trompe-l’œil.
LA MALADIE DU "ET"
Pour ce qui est de la forme, du style, en quatrième de couverture l’éditeur célèbre "une écriture somptueuse d’exigence". Faut-il comprendre qu’elle est somptueuse parce qu’exigeante? La réponse parvient vite au lecteur. L’écriture exige d’avoir des nerfs solides si de style on se préoccupe. La narration est en effet affectée d’une maladie que j’appellerai la maladie du "et". Une maladie dont le symptôme est une multiplication des "et" dans une même phrase. L’auteur ayant une maîtrise toute relative du rythme, on sort à bout de souffle de phrases à rallonge.
A titre d’exemple, transportons-nous page 39: "Virgile vérifia le fusil, prit des balles ET ils allèrent s’asseoir sur un gros rocher qui surplombait le ravin ET ils tirèrent l’un après l’autre sur le versant opposé de la montagne, l’écho des coups de feu se perdait dans la forêt de Vaddi Mali, ET de gros paquets de brume remontaient maintenant depuis la mer et la vallée, le recul du fusil lui meurtrissait l’épaule ET son bonheur était parfait." Le but est peut-être de donner une patine rustique…
Mon avis sur LE SERMON SUR LA CHUTE DE ROME de Jérôme Ferrari:
Je ne suivrai pas le mouvement des discours dithyrambiques à propos de ce roman. Pour le lire autrement qu’au premier degré, encore faudrait-il qu’il aille au-delà de ce premier degré. Un roman qui prétend à plus que ce qu’il peut tenir, présentant de bien courts arguments pour un goncourable.
